On ne parle pas « le » kanak : la Nouvelle-Calédonie compte de l'ordre de 28 langues kanak vernaculaires, et jusqu'à une quarantaine si l'on y ajoute les dialectes. Les plus parlées sont le drehu, le nengone, le paicî et l'ajië. Voici combien elles sont, où elles se parlent, combien de locuteurs les pratiquent et quel statut elles ont aujourd'hui.
Combien de langues kanak parle-t-on en Nouvelle-Calédonie ?
La réponse courte : de l'ordre de 28 langues kanakencore parlées, auxquelles s'ajoutent de nombreux dialectes, ce qui porte le décompte à une trentaine voire une quarantaine de parlers selon la façon de compter. Ces langues appartiennent toutes à la grande famille des langues austronésiennes, plus précisément à la branche océanienne. Elles ne sont pas de simples variantes d'une même langue : passer du drehu au paicî, c'est changer de langue au même titre qu'entre le français et l'italien.
Le chiffre exact varie selon les linguistes, parce que la frontière entre « langue » et « dialecte » n'est jamais nette et que certaines langues ne comptent plus que quelques centaines de locuteurs. Il faut donc lire ce nombre comme un ordre de grandeur plutôt que comme une donnée figée. Cette diversité fait de la Nouvelle-Calédonie l'un des territoires les plus riches au monde en langues vernaculaires rapportées à sa population, aux côtés d'autres archipels du Pacifique.
À côté de ces langues kanak, le territoire abrite aussi des langues polynésiennes (wallisien, futunien, tahitien) et asiatiques, apportées par les autres communautés de Nouvelle-Calédonie. Mais une seule langue a un statut officiel : le français, qui reste la langue commune, celle de l'administration, de l'école et de la vie publique.
Les principales langues kanak et leur nombre de locuteurs : drehu, nengone, paicî, ajië
Sur cette trentaine de langues, une poignée concentre l'essentiel des locuteurs. Le drehu, langue de l'île de Lifou, est de loin la plus parlée. Viennent ensuite le nengone (Maré), puis, sur la Grande Terre, le paicî et l'ajië. Le tableau ci-dessous rassemble les ordres de grandeur les plus souvent cités, d'après les recensements de l'ISEE. Les chiffres sont donnés en fourchettes : ils dépendent de l'année de recensement et de la méthode de comptage, et sont à vérifier auprès des sources officielles pour un usage précis.
| Langue kanak | Aire géographique / île | Locuteurs (ordre de grandeur) |
|---|---|---|
| Drehu | Île de Lifou (et Tiga), îles Loyauté | ~ 13 000 |
| Nengone | Île de Maré, îles Loyauté | ~ 9 000 |
| Paicî | Grande Terre, région Poindimié–Ponérihouen–Koné | ~ 6 000 – 7 000 |
| Ajië | Grande Terre, région de Houaïlou (côte est) | ~ 5 000 – 6 000 |
| Xârâcùù | Grande Terre, région Canala–Thio–Boulouparis | ~ 5 000 |
Deux enseignements ressortent de ce tableau. D'abord, les deux langues kanak les plus parlées, le drehu et le nengone, viennent des îles Loyauté, alors que la Grande Terre, plus vaste, se partage entre un plus grand nombre de langues aux effectifs plus modestes. Ensuite, aucune langue kanak ne dépasse, à elle seule, un locuteur sur dix de la population : c'est bien la mosaïque, et non une langue dominante, qui caractérise le paysage linguistique kanak.

Où parle-t-on les langues kanak ? Grande Terre et îles Loyauté
Chaque langue kanak est ancrée dans un territoire précis, souvent celui d'une aire coutumière. La répartition suit largement la géographie : d'un côté la Grande Terre, longue île montagneuse ; de l'autre les îles Loyauté, plus petites et plus homogènes linguistiquement.
Aux îles Loyauté, la carte est simple : le drehu domine à Lifou, le nengone à Maré, et l'iaai comme le fagauvea (une langue d'origine polynésienne) se partagent Ouvéa. Sur la Grande Terre, la situation est bien plus morcelée : le paicî et l'ajië occupent une large bande de la côte est, le xârâcùù la région de Canala et Thio, tandis que le nord et l'extrême sud abritent d'autres langues aux effectifs plus réduits, comme le nyelâyu, le cèmuhî ou le drubéa. Cette diversité épouse celle des chefferies et des clans, et se transmet dans la vie de la tribu.
Cette organisation linguistique n'est pas séparée du reste : elle recoupe la coutume kanak, les huit aires coutumières et l'organisation en tribus. La langue est le premier marqueur d'appartenance à un clan et à une terre.
Le statut des langues kanak : Accord de Nouméa et Académie des Langues Kanak (ALK)
Longtemps reléguées à la sphère privée, les langues kanak ont vu leur statut évoluer avec l'Accord de Nouméa de 1998. Ce texte fondateur reconnaît les langues kanak comme « langues d'enseignement et de culture », aux côtés du français. Une formulation forte, qui inscrit ces langues dans un projet de destin commun sans pour autant leur conférer un statut de langue officielle : le français reste la seule langue officielle du territoire.
Pour donner corps à cette reconnaissance, l'Académie des Langues Kanak (ALK)a été créée en 2007. Sa mission : fixer les règles d'usage et d'orthographe (les « graphies »), documenter les langues et soutenir leur transmission. C'est un travail de fond, car beaucoup de ces langues étaient jusque-là essentiellement orales. L'Académie s'appuie sur des antennes de terrain, langue par langue, pour rester au plus près des locuteurs et des chefferies.
Cette valorisation passe aussi par la culture vivante. Le centre culturel Tjibaou à Nouméa met en scène ce patrimoine, et les langues restent au cœur des grands rendez-vous identitaires, dans la lignée des festivals comme Mélanésia 2000.

Les langues kanak à l'école : vers un enseignement bilingue
Reconnaître des langues « d'enseignement » suppose de les faire entrer dans la classe. C'est le chantier le plus concret des dernières années. Dès la maternelle, des dispositifs bilingues et l'intervention de locuteurs de la tribu permettent aux enfants d'aborder les apprentissages dans leur langue maternelle avant de basculer progressivement vers le français. L'idée n'est pas d'opposer les deux langues, mais de s'appuyer sur la première pour mieux réussir la seconde.
Dans le secondaire, quatre langues kanak, le drehu, le nengone, le paicî et l'ajië, peuvent être présentées comme épreuve au baccalauréat. Un CAPES de langues kanak existe également pour former des enseignants. Les moyens restent inégaux selon les langues et les établissements, et la transmission dépend encore beaucoup de la famille et de la tribu, mais la dynamique est engagée. Nous détaillons ces dispositifs dans notre guide de la scolarisation et du système éducatif bilingue en Nouvelle-Calédonie.
L'enjeu est de taille : comme partout dans le monde, les langues peu dotées reculent face aux langues dominantes. Faire vivre les langues kanak à l'école, dans les médias et dans l'espace public, c'est se donner une chance de préserver cette diversité pour les générations à venir.
Petit lexique : dire bonjour et merci en langues kanak
Puisqu'il n'y a pas une langue kanak mais des dizaines, il n'existe pas non plus de « bonjour » unique. Voici quelques mots parmi les plus souvent cités, à prendre comme une simple initiation : les prononciations et les orthographes varient, et les graphies de référence sont celles fixées par l'Académie des Langues Kanak.
- Bozu : « bonjour », une salutation largement utilisée aux îles Loyauté, notamment en nengone (Maré).
- Oleti : « merci », en drehu (Lifou).
- Chaque langue a ensuite ses propres formules : mieux vaut demander sur place, dans la tribu, la bonne façon de saluer plutôt que d'appliquer un mot d'une île à une autre.
Apprendre ne serait-ce que le bonjour de la région où l'on se trouve est toujours bien accueilli. C'est un geste de respect qui compte beaucoup dans la relation coutumière, au même titre que le geste coutumier que l'on offre en arrivant dans une tribu.
Nombres de locuteurs donnés en ordres de grandeur, d'après les recensements de l'ISEE (RGP), variables selon les sources et les méthodes de comptage. À vérifier auprès de l'Académie des Langues Kanak et de l'ISEE pour un usage précis.
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